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Albert Londres
C’était Claude Martin
   Stéphanie Harounyan, aka Albertine II   le 18/04/2012
 
 

Au revoir, président !

 

Extrait des Mémoires, de Jacques Standard (épuisé).

« C’est lorsque je me suis aperçu que la porte qui séparait mon bureau de l’Elysée de celui de Claude Martin était désormais fermée à clé que j’ai compris que quelque chose se passait. Claude, regard hagard et démarche flottante, semblait définitivement ailleurs. Il ne répondait plus au téléphone. Il ne sortait d’ailleurs quasiment plus de son bureau, délivrait ses ordres par texto et postait sans cesse des photos des tapis de l’Elysée sur les réseaux sociaux.

Il n’a pas fallu longtemps au gouvernement pour s’apercevoir que quelque chose n’allait pas tourner rond. L’idée d’organiser le premier conseil des ministres via Skype, officiellement pour ne pas alourdir inutilement le bilan carbone de la France, a mis le feu aux poudres. Ces chers ministres n’avaient pas besoin de plus pour mordre la main qui leur avait été tendue : Bien au chaud dans leur ministère, chacun y est allé de son communiqué acide, refusant dans le même temps de participer à l’expérience. Spectateur comblé de cette cacophonie délirante, Claude Martin ne se doutait pas, alors, qu’il savourait là sa dernière victoire. A trop écouter les têtes de liste, le président en avait sous-estimé les amertumes périphériques.

C’est Michel Poor, évincé dès le soir du premier tour, qui est à l’origine du conseil des ministres secret, organisé quelques jours plus tard dans une arrière-salle du Fouquet’s. Ce ne fut pas très difficile de réaccorder les violons : les diagnostics variaient -la faute au peuple, aux médias, aux jeux vidéos violents, à la mondialisation, aux centrales nucléaires – mais la prescription était la même : éradiquer le mal présidentiel. Ci-gisait déjà Claude Martin, deux semaines de pouvoir au compteur. A eux, les candidats légitimes, de reprendre la main et de se représenter devant les électeurs au plus vite.

Encore fallait-il remercier le président en toute légalité. Eva Joly, retrouvant non sans délice sa casquette de juriste, rappela les règles du jeu : en matière de destitution du président de la République, plusieurs pistes. La première, l’article 7 de la Constitution :

« En cas de vacance de la présidence de la République pour quelque cause que ce soit, ou d’empêchement constaté par le Conseil Constitutionnel saisi par le gouvernement et statuant à la majorité absolue de ses membres, les fonctions du président de la République, à l’exception de celles prévues aux articles 11 et 12 ci-dessous, sont provisoirement exercées par le président du Sénat et, si celui-ci est à son tour empêché d’exercer ces fonctions, par le gouvernement. »

L’article prévoit, si l’empêchement est déclaré définitif par le Conseil Constitutionnel, un nouveau scrutin 20 jours au moins et 35 jours au plus après la déclaration du caractère définitif de l’empêchement. C’est cette procédure qui avait notamment été appliquée après le départ de De Gaulle en 1969 ou à la mort de Pompidou en 1974. Sauf que dans ces cas-là, l’équation était simple, il suffisait de constater la vacance du pouvoir. Pas de vacance à constater pour Claude Martin, qui n’était pas vraiment empêché non plus au sens constitutionnel du terme. Autre piste envisagée, l’article 68 de la Constitution :

« Le Président de la République ne peut être destitué qu’en cas de manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat. La destitution est prononcée par le Parlement constitué en Haute Cour. »

Les deux tiers des votes sont alors nécessaires pour destituer le président. Le grand avantage de cette procédure, qui s’apparente à l’impeachment américain, c’est qu’on peut tout mettre dans les « manquements à ses devoirs ». Petit inconvénient : cette modification de la Constitution a été votée en 2007, mais la loi organique qui permettrait son application n’avait alors toujours pas été votée par le Parlement. On était donc dans un no law land total. Et de toutes façons, Claude Martin ayant dissout les deux assemblées le soir même de son élection, la piste devenait impasse. Les ministres s’en sont retournés dans leur ministère bredouilles. Et c’est là que le peuple s’en est mêlé.

Le décret est parti d’un simple tirage du loto qui lui avait été défavorable - il n’avait que trois bons numéros. Claude Martin, plus fou qu’enragé, scellait en quelques mots lapidaires le sort de la Française des Jeux : tous les amusements d’argent étaient désormais interdits sur le territoire français. Le soir même au 20 Heures, Patrick Bruel, pokerophile patenté, appelle au soulèvement populaire pour renverser le tyran. Et de brandir à l’antenne, pour légitimer son appel, la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen version 1793 : l’article 35 de ladite déclaration indique en effet que « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». L’appel de Patrick fut aussitôt entendu : dès la fin du journal, la foule déferla symboliquement vers la Bastille mais, n’ayant finalement pas grand’ chose à y prendre, finit par prendre la direction de l’Elysée. J’étais à mon bureau lorsque les premiers brouhahas se firent entendre sous nos fenêtres. Ce fut alors la dernière fois que je vis Claude Martin. Il avait déverrouillé notre porte commune et passé sa tête. « Jacques, avez-vous un chargeur Iphone ? », demanda-t-il simplement. Je n’en avais pas. Je regrette, aujourd’hui encore, de n’avoir pas su l’aider. Il faut dire que j’ai toujours préféré Samsung.

Le président en fuite, l’empêchement fut aisément constatable et un calendrier fut fixé pour les prochaines élections. Tous les candidats malheureux s’y représentèrent – François Bayrou, de retour de Suisse, itou. Premier tour, second tour, Veuve C. qui pétillent dans la loge de la grande chaîne nationale. C’est fou comme toutes les bulles de champagne se ressemblent, mon cher Claude. A ta santé, et sans rancune. »

Éternels remerciements à William Benessiano, enseignant chercheur à la fac de droit d’Aix et spécialiste du droit constitutionnel, pour ses précieux renseignements.

Demain : la playlist « le peuple est dans la rue ».


 



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