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Albert Londres
Armes et techniques
   Frédéric Legrand, aka Albert II   le 14/05/2012
 
 

Autopsie d’un règlement de comptes

 

Une cible, une arme, un lieu et une date, un moyen de transport, parfois quelques trucs pour éviter d’être reconnu : les ingrédients d’un règlement de comptes sont immuables. Analyses des évolutions à la lueur des derniers faits divers marseillais.

La cible : De nos jours, les règlements de comptes font plus de victimes ? Même pas. Dans les années 1970, où des « parrains » étaient encore censés régir le Milieu, un flinguage peut faire quatre morts d’un coup (au bar du Tanagra, sur le port, en 1973), voire dix morts dont quatre badauds (au bar du Téléphone, au Canet, en 1978).
La tuerie de Sainte-Marthe en 2009 (quatre morts dans une voiture arrêtée de nuit à un feu rouge) a déclenché un début de panique, alors qu’elle n’atteignait pas un record. D’autant plus que nombre d’élus (Gaston Defferre en 1978, Jean-Claude Gaudin ce mois-ci, entre autres) multiplient les déclarations sur le thème « ce n’est pas grave, ce sont les voyous qui se tuent entre eux ».
La seule limite semble donc de cibler -intentionnellement ou non- des victimes qui ne sont pas estampillées « Milieu » : enfants (comme au clos de la Rose fin 2010 avec un adolescent de 16 ans abattu à la Kalachnikov et d’un autre de 11 ans grièvement blessé), ou passant touché par erreur. On l’a vu hier, dans l’histoire marseillaise la « victime collatérale » n’est pas un phénomène nouveau. En revanche l’implication d’enfants ou d’adolescents l’est beaucoup plus.

L’arme : Le Milieu de plus en plus fana d’armes de guerre ? « Dans les braquages des années 1950, les malfrats utilisaient des Sten-gun [1], c’était déjà des armes de guerre ! », souligne Alain Tourre, ancien directeur de la PJ marseillaise. Malgré tout, l’implosion du bloc de l’Est a facilité l’arrivée dans les cités de fusils d’assaut de type Kalachnikov. Difficiles à manier pour cause de fort recul, difficiles à approvisionner en munitions (voire l’enquête de la Marseillaise sur les réseaux de kalach à Marseille), l’arme n’en fait pas moins l’objet d’un véritable culte. Plus emblématique, elle est plus prompte à des dérapages : balles perdues ou balles qui traversent leur cible pour toucher d’autres passants. Pour les malfaiteurs moins fanfarons et plus précis, le pistolet à gros calibre ou le fusil de chasse restent les armes les plus utilisées. Dans cette série, la découverte fin mars à Simiane de deux victimes étranglées puis brûlées à l’arrière d’une voiture, apparaît assez exceptionnelle.

Un lieu et une date : Le procédé est presque immuable : un ou plusieurs tireurs s’approchent de la victime par surprise et ouvrent le feu. L’opération suppose un minimum de renseignement, par surveillance ou par la trahison d’un proche de la cible. La mort de Farid Berrhama avec deux de ses lieutenants au bar des Marronniers en 2006 fait presque figure de cas d’école : venu regarder un match de foot, Berrhama est surpris par un commando de huit à dix hommes masqués et lourdement armés.
Malgré tout, plusieurs malfrats ont recours au guet-apens : comme à Sainte-Marthe où les tireurs attendent que la voiture soit arrêtée au feu rouge pour l’encadrer et abattre tous ses occupants. Plus organisé encore : le 13 avril dernier, un malfrat présumé est abattu sur un parking désert du bord de mer, en pleine nuit, par deux tireurs qui lui avaient manifestement donné rendez-vous.
L’évolution véritablement nouvelle semble être l’heure des règlements de comptes : la plupart ont lieu au petit matin ou en soirée (jusqu’à 9h ou à partir de 21h). Mais dorénavant, les coups de feu claquent aussi bien aux heures de pointe (un truand corse abattu devant la Timone en 2006 peu après 17h) qu’en plein après-midi à proximité de lieux publics (deux morts à 15h près du collège Saint-Mauront en mai, un mort et un blessé grave à 14h vendredi près du lycée Saint-Exupéry).

Un véhicule : Les Apaches des années 1900 se battaient à pied, dorénavant les règlements de comptes se réalisent plutôt en voiture ou en deux-roues. Le plus souvent de grosse cylindrée, pour pouvoir fuir rapidement les lieux du crime. Marseille n’a cependant pas encore été très touchée par les « drive-by shooting », fusillades depuis une voiture en marche, très prisée des gangs américains et redoutés pour leur tendance à multiplier les victimes parmi les passants. Le phénomène n’est pourtant pas tout à fait inédit : la fusillade du clos de la Rose peut être considérée comme un « drive-by », tout comme certains tirs d’intimidations constatés sur des commerces de cités.
Exception française : pour le moment, ces drive-by n’ont pas donné lieu à des ripostes tournant à la bataille rangée entre gangs.

Des astuces pour égarer la police : Cagoules, armes qui ne servent qu’une fois, voitures et victimes incendiées après le meurtre : le Milieu est passé à la vitesse supérieure pour rester hors d’atteinte des techniciens de la police scientifique. Cela va rarement aussi loin que le tueur de la Timone en 2006, qui aurait semble-t-il été déguisé en femme pour tromper les témoins. Mais c’est efficace, tout comme la loi du silence qui continue de peser sur ces affaires, malgré la possibilité désormais légale de faire témoigner à un procès un personne sous X.

DEMAIN : police et justice ne baissent pas les bras

Photo Mad House Photography, licence CC.

Notes

[1] Mitraillette de fabrication anglaise, fournies massivement aux maquis de résistants.


 

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