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Albert Londres
Arsenal-OM
   Sebastian Bervoets   le 30/10/2011
 
 

De l’efficacité du comportement irrationnel dans le football

Sébastian Bervoets est chercheur au CNRS au sein du Groupement de recherche en économie quantitative d’Aix-Marseille. Utilisant la théorie des choix, il livre à Albert une vision scientifique d’un match de foot.

 

Alors que se prépare le match retour de Champions League entre l’OM et Arsenal, une victoire olympienne en terre anglaise résonnerait comme un exploit. Pour y arriver, il faudrait que les Marseillais réalisent le match parfait. Mais qu’est-ce qu’un match parfait ? Des joueurs prenant à chaque instant la meilleure décision, réalisant la passe juste, se positionnant au bon endroit, anticipant parfaitement les déplacements et les actions adverses.

Les économistes qualifieraient ces joueurs de « rationnels », un individu rationnel étant celui qui prend toujours les décisions optimales par rapport au but qu’il s’est fixé. En l’occurrence ici, des joueurs qui ont pour but de … marquer des buts. Mais les joueurs sont-ils vraiment des êtres rationnels ? Capables d’analyser dans chaque situation toutes les alternatives possibles, d’en évaluer les conséquences, puis de prendre la meilleure décision… le tout en quelques fractions de seconde.

A force de sélection et d’entraînement, de répétition des mêmes gestes, des mêmes actions, les joueurs développent des automatismes qui leur font prendre rationnellement la meilleure décision de manière réflexe. On est en droit d’attendre de joueurs rationnels qu’ils jouent bien au football. Pour autant, on ne peut pas s’attendre à ce qu’ils marquent des buts et gagnent des matchs, puisque les adversaires, eux-mêmes entraînés et rationnels, vont parfaitement anticiper tous les déplacements et passes, neutralisant toutes les actions dangereuses. Un match entre deux équipes composées de joueurs rationnels est voué à un score nul et vierge. Nul dans tous les sens du terme… puisqu’aucune action n’aurait de chance d’être développée. Et pourtant, on voit des buts.

Personne n’est rationnel, pas même les joueurs de foot. Alors d’où viennent ces buts ? L’hypothèse la plus vraisemblable est que les joueurs de foot ne sont pas rationnels. L’économie classique n’aime pas ce genre de conclusion car la rationalité des individus est un de ses fondements majeurs. Pourtant, de nombreux exemples semblent montrer que nous ne sommes pas toujours des êtres rationnels. L’économie comportementale, fondée par Daniel Kahneman, prix Nobel en 2002, s’est penchée sur cette question de la rationalité.

Un exemple, parmi une multitude d’autres, qui illustre notre irrationalité quotidienne : imaginez que vous vouliez acheter une paire de chaussures que vous avez repérée dans deux boutiques à Marseille. La première boutique, juste à côté de chez vous, vend ces chaussures à 150 euros. La seconde boutique, à l’autre bout de la ville, les vend à 50 euros. Etes-vous prêt à traverser Marseille pour économiser 100 euros ? La plupart d’entre nous répondrait oui sans hésiter. Maintenant, imaginez que vous souhaitiez acheter non pas des chaussures mais une voiture. Dans le premier magasin, elle coûte 12 000 euros, dans le deuxième, 11 900 euros. Seriez-vous prêt cette fois à traverser la ville ? La plupart d’entre nous dirait non. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’économiser 100 euros dans le premier cas nous semble plus légitime que dans le second. Mais cette attitude est bien irrationnelle car dans les deux cas, il s’agit de la même somme d’argent et du même trajet.

Si l’homme de la rue est parfois irrationnel face à des choix simples, il n’y a pas de raison que des joueurs, même surentrainés, ne le soient pas face à des décisions compliquées et à prendre rapidement. Au football, ce sont ces irrationalités qui amènent des buts. Nous pouvons les classer en trois catégories.

Les erreurs. Nous avons tous vu des joueurs commettre des erreurs de placement, des gestes inappropriés, des « cagades », bref : placer l’adversaire dans une situation de marquer un but. Ces erreurs sont généralement dues à la pression, à la déconcentration, à un excès de confiance…

Les coups de génie. Lorsqu’un joueur réalise une série de dribbles incroyables avant de tromper le gardien adverse, il met l’adversaire devant une situation que celui-ci ne pouvait pas prévoir. Il n’a donc pas su l’anticiper et ne peut y répondre. C’est une irrationalité gagnante car elle sort des normes et permet de débloquer une situation figée. Lionel Messi nous donne des exemples de ces irrationalités tous les week-end avec Barcelone.

Les erreurs volontaires pour déstabiliser l’adversaire. Ce type de stratégie est mis en évidence en théorie des jeux, une branche de l’économie qui étudie la manière dont les individus les uns par rapport aux autres. Lorsque les jeux sont répétés et que l’on doit adapter sa stratégie à celle de l’adversaire, une manière de gagner consiste à commettre volontairement, de temps en temps, des erreurs grossières. Cette stratégie induit l’adversaire en erreur, en le forçant à s’adapter à un comportement « bizarre » pour mieux le surprendre au bout du compte. C’est ce que font par exemple les joueurs d’échec qui jouent contre des ordinateurs de plus en plus performants, mais pas programmés pour affronter des adversaires « bizarres ».

Faire perdre son football à l’adversaire. Un match de foot est l’un de ces jeux répétés dans lequel les joueurs se retrouvent souvent dans les mêmes situations. Commettre des erreurs irrationnelles pourrait donc être payant lorsqu’une équipe est moins forte qu’une autre, ce qui est le cas de l’OM face à Arsenal. Imaginez Lucho qui mettrait volontairement le ballon en touche trois fois d’affilée, Valbuena courant en direction de ses propres buts en agitant les bras, Ayew s’asseyant par terre toutes les trois minutes, Rémy redonnant ses sept premiers ballons à Arsenal.... Et tous jouant, le reste du temps, le plus rationnellement possible. Quelle serait alors l’attitude de l’adversaire ? Décontenancé, il pourrait bien y perdre son football, devenant plus facile à surprendre.

L’OM, dans ce match, ne peut pas tellement espérer faire moins d’erreurs qu’Arsenal. Le club marseillais ne peut pas non plus compter sur des coups de génie car il n’a plus de joueurs capables de cela dans l’effectif. En revanche, on peut peut-être compter sur eux pour décontenancer l’adversaire en faisant n’importe quoi.


 



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