Janvier, c’est le traditionnel marathon des vœux à la presse dans les grandes institutions. Attendu avec gourmandise depuis la rentrée : le déjeuner de nouvel an de Jean-Noël Guérini, président (PS) du conseil général des Bouches-du-Rhône.
Tu aimes l’eau frémissante, la sensation que tout peut basculer en un instant ? Viens donc déjeuner au conseil général. Quelques années en arrière, les repas de nouvel an du CG c’étaient les grandes retrouvailles de la profession, la séance de question-réponses interminable, on discutait des heures avec les conseillers généraux, le président insistait pour regrouper autour de lui les photographes pour une image souvenir...
Depuis que le juge Duchaîne a enfoncé la porte du CG, tout a changé. Pas de photo souvenir, à peine quatre ou cinq questions [1], le député sortant Henri Jibrayel qui sort de ses gonds parce qu’une question sur d’éventuels dissidents aux législatives a le malheur de ne pas lui plaire.... Tout le monde regarde un peu ses pompes, se demandant si Duchaîne ne va pas, comme à son habitude, profiter de ce moment fort de la vie du CG pour lancer une nouvelle perquisition. Égal à lui-même, Jean-Noël Guérini assure heureusement le spectacle, tout en gestes larges et longs apartés avec une dizaine de journalistes à la fin du repas.


Côté table, c’est plus tradi : c’est assis par dix que nous nous assemblons autour du sénateur, dont la table d’honneur trône au centre de la pièce. Judicieusement répartis à chaque tablée, élus et proches conseillers assurent la claque. Classique mais efficace.
Baie vitrée immense dominant l’Est de Marseille, parquet et haut plafond d’où descendent des soucoupes volantes « bleu CG 13 », le salon d’honneur a de la gueule. Au dessus du hall d’entrée, sombre présage, une gigantesque plaque elle aussi bleue égrène les noms des présidents qui se sont succédé à la tête du département.
Les tables, elles, sont décorées beaucoup plus sobrement. Un micro-bouquet de fleurs et pour le reste, rien que du fonctionnel. Mention spéciale à la quatrième de couverture du menu, qui présente fièrement les symboles du journalisme : écran plat 80cm, satellite, Ipad, caméscope.
Écrit en lettres cursives et en trois à quatre lignes pour chaque plat, le menu fait craindre le pire du genre « beaucoup de bruit pour rien ». Un temps, Jean-Noël Guérini nous rassure : « C’est fait avec des produits du terroir et c’est fait maison, par le chef cuisinier du conseil général. »
A l’arrivée, les avis sont très partagés : gambas tendres mais pas fort goûteuses, relevées cependant par une excellente rouille safranée ; délicieux coquelet rôti aux épices avec légume et semoule fine, mais sur lequel il n’y a pas grand chose à manger ; mille-feuille croustillant en dessert qui fait la quasi-unanimité contre lui. Mention spéciale au rouge labellisé « cuvée conseil général », savoureux Sainte-Victoire 2009. Le blanc, en revanche, cogne un petit peu.
Envolées, apartés, confidences et menaces voilées : Jean-Noël Guérini est de retour en forme et l’artiste montre toute la palette de son talent. Mis en examen pour association de malfaiteurs dans l’affaire Alexandre Guérini, il dénonce « l’instrumentalisation de la justice », « la présomption de culpabilité », « la violation du secret de l’instruction ». « Je suis autodidacte, élu d’un quartier populaire, je suis Corse... Je subis depuis plusieurs années un procès en illégitimité. »
Mais que les socialos se rassurent : « Je ne vais pas me montrer au côté de François Hollande, je vais parcourir le département pour faire voter pour lui. » La pression semble retomber entre Solférino et le Bateau bleu. Avec la presse et les socialistes locaux, c’est moins sûr. « Que votre mission d’informer ne se transforme pas en croisade ! », lance Jean-Noël aux journaleux attablés, réaffirmant qu’il se battra « contre ceux qui violent la présomption d’innocence ».
Au-delà de « deux ou trois conseillers généraux qui veulent faire parler d’eux [2], j’ai le soutien de ma majorité. Je resterai à mon poste jusqu’en 2014 et même au-delà si les électeurs le souhaitent. » Les dissidents aux législatives, Jean-Noël leur fera appliquer le règlement du PS « modestement, à ma place. J’ai tout de même un peu d’autorité, non ? ».
Au cours du repas, on apprendra également que Jean-Noël Guérini veut perdre huit kilos, qu’il mange du chocolat au lait et qu’il lui arrive de boire du Cacolac.
Mention toute particulière aux petites phrases :
« Je ne peux pas être un jour grenadine et l’autre orgeat, même si j’adore ces deux sirops. »
« Le PS c’est comme un couple, il y a des hauts et des bas. Je suis bien dans mon parti, je mourrai socialiste. »
« Mon troisième vœu pour 2012, c’est que je puisse enfin vivre sereinement autour de ceux qui m’aiment et qui partagent mes idées. »
Avant le juge Duchaîne, c’était Noël une seconde fois aux déjeuners de nouvel an du conseil général : la presse recevait des baladeurs MP3, des machines à café, des quasi-vélos pliables (arrêtés à la douane pour non-conformité à la norme UE). La crise et les gendarmes ont eu raison de la prodigalité du CG : pas de cadeau pour les journalistes cette année. En même temps, auraient-ils osé le prendre sans craindre de se compromettre ? Entre froide vengeance et suprême élégance, on ne sait trancher.
[1] Au point que Jean-Noël tente par trois fois, à quinze minutes d’intervalles, de re-motiver les journalistes à coup de « Pas de question ? »
[2] Marie-Arlette Carlotti ou Michel Pezet par exemple, absents du déjeuner.