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Albert Londres
Mode
   Alberte V   le 2/11/2011
 
 

Fashion week :
Marseille se porte-t-elle bien ?

Paris, Milan, Londres, New York.... et Marseille. La ville s’offre sa première fashion week, qui se tiendra sur deux jours vendredi et samedi au Parc Chanot. A cette occasion, deux universitaires analysent les liens et les nœuds entre la mode et la cité. Entretien croisé avec les sociologues Frédéric Monneyron et Frédéric Godart.

 

Qui fait la mode, les couturiers ou la rue ? Qui dicte sa loi ?

Frédéric Monneyron [1] : Avant les années 60, la mode venait de la société d’en haut. On parlait alors de haute couture, avec la création de modèle unique confectionné grâce à des « patrons ». Puis, après les années 60, le prêt-à-porter est arrivé, relayé par des grands magazines de mode comme Vogue.

A partir de ce moment-là, la mode est venue du bas de la société. Elle devient alors une création de la rue, mise en mouvement par la médiation d’un ou de plusieurs couturiers. Quant à dicter sa loi, incontestablement, Paris est la capitale française de la mode, voir la capitale mondiale de la mode. Paris donne le ton car les grands couturiers y présentent leurs créations.

Si la rue fait désormais le vêtement, peut-on dire qu’il existe des codes propres à chaque ville ?

Frédéric Godart [2] : Chaque ville porte une identité vestimentaire. Elle se définit comme l’ensemble des goûts communs aux habitants d’une ville donnée. Cela correspond à une affirmation identitaire des individus, non seulement vis-à-vis de l’extérieur, par exemple par rapport au PSG et aux Parisiens, mais aussi vis-à-vis de l’intérieur : c’est une façon de dire à ses concitoyens « je suis comme vous, acceptez-moi ». Ces codes vestimentaires proviennent non seulement des habitants d’une même ville, mais aussi des marques implantées dans cette ville.

Quel serait, dans ce cas, l’identité vestimentaire de Marseille ?

F.G. : C’est difficile à définir. Ce que l’on peut dire, c’est que Marseille porte évidemment la trace de son caractère méridional et de son métissage et que les couleurs, les motifs floraux, les thèmes estivaux dominent. Il existe bien aussi un certain nombre de marques marseillaises qui ont réussi. Je pense notamment à Kaporal. Mais l’identité marseillaise des marques n’est pas mise en avant car Paris règne en maître incontesté sur la scène internationale. La capitale représente la France dans le monde de la mode, de même que Londres représente le Royaume-Uni et Milan l’Italie.

F.M. : A Marseille, la mode est portée par la mixité sociale de la ville. C’est une ville populaire, avec un fort apport migratoire qui amène son propre code vestimentaire. Je pense par exemple au style hip hop, accentué à Marseille, à la différence d’Aix-en-Provence où ce style n’existe pas car on a affaire à une population aisée avec des classes sociales supérieures.

Dis-moi ce que tu portes, je te dirais qui tu es...

F.M. : Pas vraiment, de mon point de vue. C’est difficile de définir l’appartenance à une classe sociale ou la provenance d’une ville à travers l’habit. La population française est mélangée et mobile. Il y a de moins en moins de personnes qui vivent dans leur ville de naissance et les costumes régionaux ont totalement disparu. Seules les couleurs pourraient éventuellement renseigner sur la provenance : dans le sud, les habits restent très colorés par rapport au Nord, où les couleurs sont plus austères. De plus, aujourd’hui, la mode est au sportswear : on assiste à une américanisation, une uniformatisation de la mode avec les chaînes de prêt-à-porter. La tendance est au confort, au laisser aller. Les gens ont renoncé au « il faut souffrir pour être belle » ou beau. En fait, on ne peut plus reconnaître les gens par les vêtements qu’ils portent.

Les « excès » vestimentaires des Méditerranéens seraient donc une vue de l’esprit ?

F.M. : Les excès existent. Ils peuvent notamment s’expliquer par le facteur climat, qui introduit la distinction nord-sud dans la manière de se couvrir. On ne s’habille pas pareil selon si l’on habite au Nord de l’Europe ou dans le sud. Dans le sud, la mode est plus élégante parce que le climat le permet : on peut plus se dénuder que dans le Nord, où la rigueur du froid entraîne aussi la rigueur de la mode. En France, la distinction est la même : dans le Midi, le soleil entraîne des couleurs plus éclatantes. Il fait chaud, on se dénude, les tenues sont plus sensuelles.

Et les cagoles fleurissent ?

F.M. : Il existe une légère tendance pour la vulgarité à Marseille que l’on ne rencontre pas forcément dans d’autres villes. Mais cette particularité, portée par la « cagole », est de moins en moins visible. On ne reconnaît pas un ou une Marseillaise par les habits qu’il ou elle porte. La ville est en train d’évoluer concernant son rapport la mode. Après Paris, Marseille est d’ailleurs la seule ville française à s’y intéresser.

Notes

[1] Docteur en science politique et en lettres et sciences Humaines, Frédéric Monneyron est professeur à l’université de Perpignan et en Floride. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont La Sociologie de la mode, (coll. Que sais-je ?, PUF, 2010) et L’art souverain de la photographie de mode, (coll. Perspectives critiques, PUF, 2010).

[2] Frédéric Godart est normalien et docteur en sociologie de l’université Columbia à New York. Chercheur en théorie des organisations à l’INSEAD, il a publié Sociologie de la mode (coll. Repères, La Découverte, 2010) et vient de publier en octobre Penser la mode (Editions du Regard, 2011).


 



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