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Albert Londres
quand Marcel filmait la capitale
   Stéphanie Harounyan, aka Albertine II   le 17/11/2011
 
 

« La prière aux étoiles »,
la trilogie perdue de Pagnol

 

En arrière-plan, une bouche de métropolitain parisien. Deux vendeurs à l’étalage se disputent un territoire à coup de répliques moulées dans un accent titi tendance gouailleur. Les images datent de 1941 et sont signées Marcel Pagnol. Elles sont les rares vestiges de La prière aux étoiles , film inachevé du cinéaste marseillais qui, exceptionnellement, s’offrait une virée hors de ses terres provençales.

Un grand flou demeure autour de l’histoire de ce film, débuté alors que la France vient de perdre la guerre. En 1941, le sud de la France est encore zone libre, et Pagnol dispose de l’un des rares studios en activité, impasse Jean Mermoz à Marseille. Un an plus tôt sortait la Fille du puisatier, tourné alors que l’invasion allemande débutait, et où Josette Day, son amour d’alors, occupe le premier rôle. Pagnol, qui a traité de la guerre dans ce film, veut passer à une autre histoire et surtout, offrir à sa compagne un rôle de premier plan. « Pagnol a souvent fait des films pour les femmes qu’il aimait, explique Guy Chapouillié, professeur émérite et fondateur de l’Ecole Supérieure d’Audiovisuel à l’Université de Toulouse, grand amateur de Pagnol à qui il a consacré un ouvrage [1]. Il a vraiment envie d’offrir un grand rôle à Josette Day, mais aussi à son grand ami Pierre Blanchar. »

Dominique, Pierre et Florence
Josette sera Florence, Pierre sera Pierre. Florence et Pierre se rencontrent à Paris, à la Foire du Trône. Ils tombent amoureux et partent s’installer à Cassis. Florence est toutefois rattrapée par son passé de femme entretenue. Dominique, son protecteur, accepte de s’effacer, mais la jalousie de Pierre fait tanguer leur amour, qui finira tout de même par triompher. Le scénario [2], écrit par Pagnol, est si conséquent que le cinéaste se résout à tourner une nouvelle trilogie. Comme son précédent triptyque – Marius, Fanny, César, tourné dans les années 30, celui-ci auraient pris le nom des trois protagonistes, Dominique, Pierre et Florence. C’est en tout cas sous le nom de La Prière aux étoiles que le tournage débute. Et les ennuis avec.

Premier écueil : entre Marcel et Josette, la relation n’est pas au beau fixe... « Dans le scénario, il y a d’ailleurs des éléments très autobiographiques, explique Guy Chapouillié. Josette avait gardé d’anciennes relations et Pagnol était lui aussi très jaloux. C’est intéressant de voir comment ce film était la présentation d’une rupture annoncée. » Mais les difficultés ne s’arrêtent pas là. « Il n’y avait pas de pellicule et celle qu’il trouvait était médiocre. On raconte ainsi que pour une séquence tournée à Marignane, la pellicule était tellement mauvaise qu’on n’a même pas pu la projeter. Autre problème, Josette subit une intervention chirurgicale en plein tournage pour une ablation du rein. Pagnol lui-même aurait été hospitalisé après s’être blessé à l’œil. L’électricité est rationnée, on manque de matériel pour les décors… C’est vraiment un film-martyr ! »

Sous pression de l’occupant
Cette accumulation de difficultés aurait pousser Pagnol à jeter l’éponge. Mais c’est la pression de l’occupant qui aurait achevé de le convaincre. « La fille du puisatier est un point de départ important, analyse Guy Chapouillié. C’est le seul film où il y a un appel à la résistance, après la diffusion du discours de Pétain. Avec ce film, Pagnol marque sa distance avec l’occupant. » Par la suite, les studios de Pagnol étant en zone libre, il tente de continuer à travailler hors de l’influence allemande. Mais ces derniers ne l’entendent pas ainsi. Le cinéma d’alors est sous la coupe de la Continental, une firme créée par Goebbels en 1940. « Marcel commence La prière aux étoiles alors que les Allemands lui demandent de prendre la tête de la Continental. Il est très embêté. Les Allemands se font plus pressants et il ne peut plus reculer. Il décide alors de vendre ses studios de Marseille à la Gaumont début 1942 et il part se réfugier à Nice, raconte Nicolas Pagnol, petit-fils du cinéaste qui promeut aujourd’hui l’oeuvre de son grand-père. Du coup, il décide de détruire le film à coup de hache, dans la cour du studio. »

Sur la destruction du film aussi, le mystère demeure. « Un jour, il a pris la hache et un billot de bois et il a tout cassé, confirme Jeannette Rongier, monteuse sur le film, interviewé il y a quelques années par Nicolas Pagnol [3]. Quand on est arrivés le lendemain matin, on s’est fait tous petits... » Mais d’autres sources évoquent une destruction par le feu, d’autres encore se demandent si le film a réellement été détruit. Les témoins de l’époque, aujourd’hui tous disparus, n’ont que très peu été questionnés sur le sujet. Tout comme Pagnol lui-même.

Tenté par la capitale ?
De cette escapade parisienne du plus grand cinéaste marseillais, il ne reste donc qu’un scénario complet, et une douzaine de minutes de film, toutes tournées dans la capitale. « Ces images sont issues d’une bobine qu’on a retrouvé à la Cinémathèque, raconte Nicolas Pagnol. Peut être qu’elle était restée au labo et quand il a vendu les studios, elle est partie avec le reste du matériel. » Outre les plans devant le métro, plusieurs séquences tournées dans le Luna Parc de l’ami de Pagnol, Léon Volterra, mettent en scène Josette-Florence et Pierre-Pierre. Une ambiance très parisienne, à des lieux du Vieux-Port. Pagnol aurait-il eu la tentation de changer de cap, pour s’orienter vers un cinéma moins « méridional » ? « Quand on choisit Josette Day et Blanchar, forcément, le timbre n’est pas « garrigue », concède Guy Chapouillié. Mais il y avait quand même des gens du Midi dans la distribution : Charpin, Milly Mathis... Ce film était peut-être une inclinaison, mais c’était surtout une façon d’embarquer son amour et son ami. La preuve, quand l’histoire avec Josette s’est terminée, Pagnol est revenu à d’autres préoccupations. »

Pagnol ne tourne plus jusqu’à la fin de la guerre et c’est effectivement dans un décor provençal qu’il reprend la caméra pour tourner Naïs en 1945. Séparé de Josette, Marcel rencontre Jacqueline, à qui il offrira notamment le rôle de Manon des sources. La prière aux étoiles, intimement lié à Josette, restera à l’état de projet inachevé. « J’aurais bien aimé voir ce film jusqu’au bout, confie Guy Chapouillié. Là, nous n’avons que quelques minutes d’une comète étrange... Ceci dit, on n’a pas fait le tour des archives de Pagnol, notamment de ses chutes de films. Il y a peut-être encore des choses à trouver. Je garde l’espoir du chercheur. »

Crédit photo : CMF-MPC

Notes

[1] Marcel Pagnol un inventeur de cinéma, éditions Téraèdre, 2010

[2] disponible aux éditions de Fallois

[3] Son témoignage est disponible dans les bonus du DVD La fille du puisatier


 



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