Vous êtes ici > Feuilletons > De l’autre côté du conflit social > La reprise d’activité, ultime recours pour les salariés
Albert Londres
Après la fermeture
   Stéphanie Harounyan, aka Albertine II   le 26/10/2011
 
 

La reprise d’activité, ultime recours
pour les salariés

 

Et après ? Le 17 novembre, la cour d’appel d’Aix doit rendre sa décision sur la validité de la procédure de fermeture du site Fralib de Gémenos (groupe Unilever). Pour les représentants des 182 salariés du site, qui contestent cette procédure, c’est l’ultime chance d’être entendus. En cas de décision défavorable, le plan social sera définitivement validé et la procédure se poursuivra, avec ses dispositifs classiques - reclassement pour les salariés, projet de revitalisation pour le site.

Pas le temps d’attendre le verdict. Pour assurer leurs arrières, les représentants syndicaux ont, très vite après l’annonce de la fermeture, planché sur la possibilité d’une reprise d’activité, via un repreneur ou directement via les salariés eux-mêmes. Un plan B qui accompagne désormais fréquemment les actions menées pour contrecarrer les décisions de fermeture. Pour Fralib, le plan imaginé par les élus du personnel s’appuie sur l’analyse comptable effectuée par le cabinet Progexa. « Fralib faisait de l’argent, l’actionnaire en voulait juste plus. Il n’y a donc aucune raison de fermer le site, analyse Christian Palloix, expert chez Progexa. Si fermeture il y a, un projet alternatif viable peut être mis en place, si Unilever fait plusieurs pas. » Plusieurs pas, c’est-à-dire accepter de céder le site et les machines pour un euro symbolique, et surtout céder la marque Eléphant, sésame quasi-indispensable pour assurer la viabilité d’une nouvelle structure. Le bras de fer s’annonce musclé, Unilever, qui pourrait céder sur les machines, refusant de lâcher l’Eléphant.

« Les pouvoirs publics n’ont pas suivi »

C’est justement ce bras de fer qu’ont perdu les salariés de l’usine Lustucru Riz d’Arles. En 2004, le site, où travaillait 146 personnes, est fermé suite à une inondation. Lustucru décide alors de ne plus rouvrir, provoquant la colère des salariés et l’occupation de l’usine. A défaut de repreneur naît l’idée de redémarrer l’activité via une société coopérative de production (Scop), structure où la majorité du capital est détenue par les salariés. « On avait voté le projet en AG : 90 salariés acceptaient de verser une partie de leurs indemnités de licenciement pour créer la future Scop, raconte Serge Bonutti, à l’époque délégué CGT du site. L’idée était de privilégier les filières courtes : on proposait de travailler avec les riziculteurs camarguais et on avait pris contact avec des marques distributeurs. Le secteur coopératif bancaire avait même accepté une prise en charge à hauteur d’un million d’euro. » Le projet ne verra pourtant pas le jour, Lustucru refusant de céder les machines. « De plus, il fallait que le plan de revitalisation du site signé entre l’Etat et Lustucru prenne en compte ce projet, poursuit Serge Bonutti. Et alors qu’aucun expert économique ne nous a démontré que ce n’était pas viable, les pouvoirs publics n’ont pas suivi. »

La voie de la Scop

Chez Fralib, les salariés, toujours en quête d’un repreneur potentiel, n’ont pas encore tranché sur la forme juridique de la future structure. « Dans tous les cas, il y a un besoin de contrôle par les salariés, assure Christian Palloix. On l’a vu pour l’usine Net Cacao de Saint-Menet, ex-Nestlé : le repreneur a bénéficié d’un abandon du terrain, du site et des machines pour un euro symbolique. Alors que le site a fermé, tout ce patrimoine est aujourd’hui sa propriété. Pour contrôler le repreneur, les salariés doivent entrer au capital. Il faut donc trouver des montages entre le repreneur classique et la Scop. » Ou choisir la Scop tout court. Plusieurs sites en difficulté l’ont fait, avec succès. « Toutes nos plus grandes entreprises en Scop aujourd’hui sont issues de dépôt de bilan », confirme Michel Famy, directeur de l’Union régionale des Scop (UR-Scop) Paca, structure qui accompagne et finance ce type d’initiative. La région compte près de 200 Scop dans tous les secteurs. Une voie qui reste trop confidentielle, bien que les chiffres de l’Union régionale soient encourageants : « A cinq ans, nous constatons plus de 80% de succès pour ces entreprises issues d’un dépôt de bilan, souligne le directeur. Les salariés connaissent leur entreprise. S’ils se battent pour la reprendre, c’est qu’ils pensent qu’elle a un avenir. »

Gérer avec diplomatie. Les employés de la société varoise Alpha GEC, spécialisée en génie climatique et électrique, en étaient persuadés. « L’entreprise, groupement de trois entités, est très ancienne. En 1999, elle a été vendue à des actionnaires marseillais et au bout de deux ans, elle s’est retrouvée en dépôt de bilan, raconte Frédéric Trzcinski, actuel gérant. On avait un carnet de commandes qui tenait la route, mais il manquait de la trésorerie. L’idée de reprendre la société a fait son chemin petit à petit. » Trente-six salariés sur cinquante décident finalement de se lancer. « On a tous mis un peu d’argent, détaille le gérant : les ouvriers mettaient un demi-salaire, les employés de bureau en mettaient un et les cadres deux. » Avec l’aide de l’UR-Scop, Alpha GEC naît ainsi en mai 2005. « Au début, ça a été difficile car tout le monde se prend un peu pour le chef, avoue-t-il. Il a donc fallu rappeler qu’on avait des droits, mais aussi des devoirs. Il faut gérer cela avec beaucoup de diplomatie... »

« On fonctionne comme une entreprise normale »

Six ans plus tard, l’entreprise a connu des hauts et des bas, « mais jamais de résultats négatifs », assure Frédéric Trzcinski, qui a été élu pour quatre ans à son poste par les salariés-actionnaires. Un vote de confiance a toutefois lieu chaque année, en assemblée générale, et chaque mois, des réunions ouvertes à tous les salariés sont organisées. « En fait, on fonctionne comme une entreprise normale, mais avec beaucoup plus de discussions et d’investissement personnel. » Côté clients, la relation est elle aussi assez classique, même si le statut de Scop est plutôt apprécié, notamment par les collectivités publiques. « A l’inverse, certaines entreprises très « patronales » ont beaucoup d’a priori, nuance-t-il. Récemment, on a été évincé de deux appels d’offres parce qu’on nous a dit que notre histoire, ça n’allait pas durer longtemps... »

Période propice. « Il y a une révolution culturelle à opérer, non seulement pour ces travailleurs qui vont devenir patrons, mais aussi pour leur environnement », confirme Jacques Defourny, professeur d’économie sociale à l’Université de Liège (Belgique). Pour ce spécialiste, qui a suivi sur dix ans les performances de 500 Scop françaises, la période est propice à leur développement. « Les Scop sont issues d’un mouvement relativement ancien qui trouve ses phases d’expansion dans les mutations du capitalisme, explique-t-il. Avec les absurdités que l’on est en train de vivre, il va y avoir de plus en plus d’espace pour des innovations sociales et économiques. » Christian Palloix, l’expert des Fralib, confirme : « Depuis le début des années 2000, il y a une réactivation de ces mouvement d’économie solidaire. Et cela s’accentue avec la crise. » Question de survie pour les salariés licenciés, mais aussi nécessité symbolique : « On a besoin, dans nos économie, de cultiver une plus grande diversité, insiste Jacques Defourny. Évidemment, ces alternatives doivent être économiquement viables, mais il est symboliquement important que des travailleurs puissent aussi entreprendre ensemble et trouver des solutions là où des entreprises capitalistiques ont échoué. »


 



ALBERT EN RÉSEAU

Sur Flickr
Fil RSS