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Albert Londres
Comment se faire entendre en dehors du festival ?
   Clément Chassot, aka Albert XIII   le 8/05/2012
 
 

La ville cherche le bon tempo

 

« Marseille, capitale du jazz ». Rien de moins. C’est en tout cas ce qu’avance Hugues Panassié, grand critique de jazz et fondateur du Hot club de France, à la Libération. C’est l’époque où tous les grands noms, de Louis Armstrong à Sydney Bechet, défilent sur la Canebière. Le temps où, après l’interdiction, les clubs et les caves jazz pullulent à l’instar de La Chistera ou du Saint-James. « Marseille était en zone libre et puis il existait une véritable fascination pour l’Amérique et ses GI’s, qui jouaient parfois du jazz », explique François Billard, musicologue marseillais. Les années 40 et 50 révèlent la première génération de jazzistes Marseillais : Goerges Arvanitas, Marcel Zanini... même Django Reinhardt est installé à La Ciotat.

Un niveau monstrueux. Le temps a passé. Reste un héritage. En 1964 est créée à Marseille la première classe de jazz en conservatoire de France à l’initiative de Guy Longnon. En sortiront de grands musiciens comme André Jaume (saxophone et clarinette), Raphaël Imbert (saxophone), Perrine Mansuy (piano) ou Bruno Angelini (piano). « Avec le développement des classes jazz, de plus en plus de jeunes sortent avec un niveau monstrueux et une technique irréprochable. Mais il n’y a pas pour autant plus de lieux de diffusion. Il est donc de plus en plus difficile de boucler son statut d’intermittent du spectacle », explique Christophe Leloil, trompettiste originaire de Normandie, arrivé à Marseille après un passage à Paris. Lui « a la chance de pouvoir vivre de sa musique » grâce à son implication dans plusieurs projets, mais aussi parce qu’il enseigne dans plusieurs conservatoires du sud.

Philippe Carrese, écrivain et réalisateur marseillais mais aussi grand amateur de jazz, pointe un problème de reconnaissance : « Musicien de jazz est un boulot à plein temps, mais dans l’esprit des gens, cela reste un loisir. » Autre écueil pour lui à la diffusion du jazz, la pauvreté de l’offre marseillaise en termes de transports en commun : « Marseille est paralysée, les parkings sont très chers... Il y a un certain ankylosage qui ne donne pas au public l’habitude d’aller écouter de la musique en général. Il faudrait vingt ans pour redonner cette envie-là. » Ce qui explique en partie, selon lui, que la scène jazz du sud-est de la France, très prolifique, est obligée de s’expatrier à Paris pour se faire entendre.

Perle rare. Pierre Fénichel, contrebassiste marseillais passé lui aussi par le conservatoire, est le contre-exemple de ce prototype du jazzman exilé par nécessité. Il a découvert le jazz au début des années 90 au bar de l’Atlantique, rue de l’Évêché. L’établissement, qui n’existe plus aujourd’hui, était tenu par Claude Djaoui, guitariste de Johnny Halliday. C’est le lieu de ses premières jam session, « un savant mélange de jazz et d’attitude marseillaise. Les musiciens venaient jouer ensemble, se mettaient d’accord sur les standards qu’ils allaient jouer. Toutes les générations se mélangeaient et les anciens, comme Robert Pettinelli, nous regardaient avec bienveillance. Puis tout cela se finissait joyeusement autour d’un pastis avec quelques personnes du public », se souvient-il. Aujourd’hui, il joue aux côtés de Raphaël Imbert, l’un des grands noms du jazz marseillais, et dans un tas d’autres groupes. S’il avait dû partir, il aurait plutôt choisi Berlin ou Bruxelles que Paris. Mais ce n’était pas possible, entre sa thèse de sociologie et la naissance de son enfant. « Il a fallu que je noue, puis que je cultive un gros réseau depuis ma ville natale, ce qui n’était pas a priori gagné », insiste-t-il.

Vitrine. Cet entre-soi, très confidentiel, est brisé tous les ans au mois de juillet avec la tenue du festival jazz des 5 continents. 30 000 visiteurs et une vingtaine de formations réparties s’y retrouvent sur une dizaine de jours, le tout dans le cadre idyllique des jardins du Palais Longchamp... A L’évènement est devenu une référence dans le quart sud-est français voire au niveau national. A l’origine, en 1999, le festival est créé pour renouer avec la grande histoire du jazz à Marseille et pour redonner une reconnaissance internationale à la ville dans le milieu. Initiateur de cet ambitieux projet, le cardiologue et contrebassiste Roger Lucioni, décédé en 2008. « Roger Luccioni, qui est un peu le père spirituel de l’équipe, trouvait invraisemblable que dans la deuxième ville de France, il n’y ait pas un grand rendez-vous de jazz, raconte Régis Guerbois, le président du festival. Il souhaitait aussi aider la scène régionale à travers cet évènement. Treize ans après la première édition, je crois qu’on a su remplir notre mission. La notoriété, l’affluence est là et grâce à la soirée d’ouverture et aux premières parties, nous avons pu aider quelques talents locaux à émerger. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas plus : Nous pensons notamment à un tremplin jeune pour les prochaines années. » Cette année, c’est Raphaël Imbert qui assurera l’ouverture du festival, qui affiche encore quelques pointures pour cette édition : après Archie Shepp, Roy Hargrove, Didier Lockwood, Wynton Marsalis et Ahmad Jamal, Marseille invite cette année Sonny Rollins et Pat Metheny. 2013, année de capitale européenne de la culture oblige, les choses devraient encore évoluer. Plusieurs dates supplémentaires pourraient être programmées, avant et après le festival, avec probablement des concerts gratuits. Ce qui ne serait pas un luxe dans une période où les tarifs des concerts, qu’ils soient rock, jazz ou musette, sont de plus en plus élevés. De quoi se réconcilier avec la musique live ?

Demain : jam session à l ’Ache de Cuba

Photo : Roy Hargrove à Longchamp, en 2009. Crédit : Thomas Faivre-Duboz/ Licence Creative Commons


 

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