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Albert Londres
Déambulation nocturne
   Clément Chassot, aka Albert XIII   le 7/05/2012
 
 

Le swing, c’est par où ?

 

Le jazz, ma foi, oui, ça me plaît, même si je n’en suis pas le plus fin connaisseur. Mais Sonny Rollins, Michel Petrucciani, Django Reinhardt, Ray Charles… Tout ça me parle. Et puis Marseille, ma ville d’adoption depuis quatre ans… Alors quand Albert m’a proposé une série d’articles sur le jazz à Marseille en marge de la sortie du livre de Michel Samson, ancien correspondant du Monde sur le Vieux-Port [1], je n’ai pas hésité longtemps. Mais par où commencer ? Le jazz, c’est avant tout du live. Rien de tel que d’écumer quelques endroits jazz de la ville pour se mettre au diapason.

La Chistera, Le Saint-James, l’Atlantique... Les clubs, les caves et les bars mythiques qui ont fait la réputation du jazz marseillais n’existent plus. Pour m’aiguiller, en attendant de me faire conseiller par les musiciens ou les aficionados, je me connecte à concertandco.com, site Internet qui compile toutes les soirées musicales de la ville. Un petit logo bleu qui ressemble à un trompettiste indique les prestations jazz. Ni une ni deux, je chevauche mon vélo. Première étape : l’Escale Borely et le Sport beach café. L’endroit est plutôt cossu. Une grande salle de restaurant et dehors, une terrasse avec piscine. Ce soir, c’est un quintette qui se produit et les grands standards des années 20 sont à l’honneur. Le groupe se nomme Simple piéton parce que tous, sauf un, sont à la retraite. Pendant que les quelques clients finissent leur risotto au Saint-Jacques, je discute avec le patron : « Cela fait 14 ans que nous sommes là. On a voulu casser un peu cette image festive « bord de plage » en programmant du jazz tous les mercredis soir. » Les premières notes résonnent, je dégaine mon Zoom pour les enregistrer. Fermez les yeux, vous êtes en Nouvelle Orléans. Quatre ou cinq morceaux plus tard, il faut y aller. Je vais régler ma pression… 6€ ! Ici, il faut aligner pour écouter…

Question de culture. La nuit tombe, un vent tiède souffle le long des plages du Prado. Direction la corniche Kennedy et le restaurant Les Dauphins. Je m’attable en terrasse avec les trois musiciens du groupe Cesar Swing, rosé bien frais en main. On discute scène jazz locale. Ils ont l’impression que revient un certain enthousiasme pour la musique live, le public en aurait marre des Dj’s. Pour autant, pas assez de lieux ne sont consacrés à la musique à Marseille. Tout est question de culture : les Espagnols, eux, savent vivre et faire la fête... A l’intérieur, une vingtaine de personnes mangent dans une ambiance tamisée. Surtout des amateurs de jazz, selon le patron, Rémi Meurer, qui en programme tous les vendredis soir. Fin connaisseur du milieu, il a participé à l’éclosion du festival de jazz des 5 Continents, avant qu’il ne soit repris par la mairie. Pour lui, même si le jazz survit à Marseille, notamment grâce à son héritage historique, le point noir de la ville reste la pauvreté de l’offre en matière de lieux qui en programment. « Il n’y a plus aujourd’hui de club uniquement dédié au jazz. Le dernier survivant était le Pelle-Mêle, sur le Vieux-Port. Le propriétaire historique, Jean Pelle, est parti et il a emporté une partie du mythe avec lui », remarque-t-il.

« On a changé d’époque. » Ce constat est partagé par toutes les personnalités rencontrées au cours de mon travail. « Où allez-vous aujourd’hui pour écouter du jazz ? » Tous hésitent... Il reste bien quelques endroits comme le Roll’Studio au Panier, ou encore l’Ache de Cuba, au Cours Julien, avec un bœuf hebdomadaire. Mais ce dernier est menacé de fermeture, une procédure en référé pour nuisances sonores est en cours... De fait, les fans de jazz ne vont plus que très rarement s’envouter à un concert. Problème d’audience, d’argent ? Pour François Billard, musicologue, « la musique live coûte beaucoup trop cher en France. Les patrons d’établissements sont taxés à la fois par l’Etat et par la Sacem comme nulle part ailleurs. Dans les années 50, 60, les vinyles n’étaient pas donnés, le téléchargement n’existait pas et on n’avait d’autres choix que de venir écouter de la musique. Et puis, les voisins se plaignaient beaucoup moins... Bref, on a changé d’époque », s’attriste celui qui jouait du free jazz dans les caves du Marseille des années 60. Avant d’avancer un autre motif plus original : « Le milieu mafieux, quoi qu’on en dise, a joué un rôle très important dans la diffusion du jazz à Marseille. C’était une musique qui correspondait au style de vie des truands et ils en faisaient donc la promotion. Tout ça, c’est fini aussi. » Alors certes, Marseille n’est pas un cas isolé et la disparition de la musique live ne date pas d’hier. Mais le jazz reste une niche et en pâtit donc peut-être plus que d’autres styles musicaux. En attendant, nos trois manouches continuent à jouer et quelques reprises de Django Reinhardt plus tard, je me remets en selle.

Ma soirée doit se finir au Vilain petit canard, petit pub voisin du cinéma Les Variétés. Une soirée jazz/rockabily/blues est assurée par le groupe marseillais Muddy washers. J’ai plutôt un bon a priori sur le lieu pour y être allé quelques fois et y avoir découvert des pépites musicales. Mais à mon arrivée, le bar est vide ou presque. Et finale de la coupe de France oblige, les regards sont plutôt rivés sur l’écran télé, même ceux des trois zikos... Pour le jazz on repassera, dommage. Cette soirée déambulatoire m’aura appris que même si la scène jazz locale est encore florissante, peu de lieux sont prêts à l’accueillir. Avec comme effet une faible attractivité pour les grosses pointures du milieu, « ce qui pose un gros problème de transmission entre générations », remarque Pierre Fénichel, contrebassiste marseillais. La relève devra composer...

Demain : 100 ans d’histoire du jazz à Marseille... et maintenant ?

(1) : A Fond de cale, un siècle de jazz à Marseille, Michel Samson et Gilles Suzanne Wildproject Editions, 320p, 21,19€.

Notes

[1] (1)


 

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