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Albert Londres
Eaux usées
   Frédéric Legrand, aka Albert II   le 13/03/2012
 
 

Live from le plus grand égout de Marseille

 

À l’occasion du Forum mondial de l’eau et de l’Alter-forum qui se tiennent tous deux à Marseille cette semaine, Albert suit le parcours de l’eau qui nous alimente, depuis la source pure et gratuite de montagne jusqu’au service de traitement des eaux usées. Aujourd’hui : promenade au long-cours dans le « grand émissaire », principal tuyau d’égout de Marseille, qui court sous la rue de Rome et l’avenue du Prado.

On dirait le battement d’un cœur irrégulier. Ou le hoquet d’une gigantesque machine. Parfois cela vient de la gauche, parfois de la droite, devant ou derrière. Souvent fort, parfois plus faible. Toujours d’un peu au-dessus, comme si on allait se prendre un coup sur la tête. Plus les minutes passent, plus les coups sont rapprochés. « Ce sont les voitures et les camions, ils roulent sur les plaques d’égout », sourit calmement Éric Lalane, responsable programmation au service ouvrage de collecte à la Seram [1]. En ce tout début de matinée (il est sept heuuuuures, Marseille, s’éveilleuuu), Albert et deux consoeurs de LCM visitent le « grand émissaire », alias le tuyau principal des égouts de Marseille.

Made in XIXe. Le grand émissaire fait DOUZE kilomètres de long, depuis Arenc jusqu’à la mer, plonge parfois jusqu’à 120 mètres de profondeur et a été réalisé en CINQ ANS, en 1891. « C’est vraiment un très bel ouvrage, admire Denis Snidaro, manager operation à la Seram. Creusé comme un tunnel de mine, renforcé de bois puis maçonné. » Éric Lalane acquiesce : « Les types qui ont fait ça, c’étaient des monstres. Mais bon à l’époque on faisait sans doute beaucoup moins attention à la sécurité des ouvriers. » Là, pour une simple visite, on nous équipe d’une combinaison, bottes, gants, casque de chantier, et surtout d’un combi gilet de sauvetage-masque à gaz. Ajoutez-y quelques lampes torches et surtout un détecteur de sulfure d’hydrogène, le gaz qui sent l’œuf pourri. Pas de système de ventilation dans l’émissaire : tout se fait par le vent et le courant d’air naturel. « Le gaz est très gênant au début mais au bout d’un quart d’heure le nez est saturé et on ne le sent plus. C’est là que ça peut devenir dangereux », explique Éric Lalane. Confirmation : le temps de s’arnacher dans le vestiaire qui jouxte l’escalier descendant aux égouts, on ne sent déjà plus rien.

Sortis du vestiaire, on franchit une porte d’étanche de bateau et nous voici dans le tunnel XIXe : l’ancien vestiaire des ouvriers, aux allures de cachot du moyen âge, deux escaliers qui descendent vers des quais encadrant le tunnel, comme une station de métro. On commence à droite. Le quai est large, propre et bien éclairé, on peut s’y tenir debout. On risque un oeil sur la rivière sombre qui coule à nos pieds. C’est là que se déversent les eaux de toutes les toilettes, éviers, douches et bouches d’égout de Marseille. Un flot sombre, grisâtre sous la lumière des lampes-torches, dont émerge de temps en temps un emballage plastique.

Ne pas tenir la rampe. En face de nous, une embarcation en métal, comme échouée sur un quai. Elle sert à nettoyer le fond du tuyau en se laissant entraîner par le courant. Pour atteindre le canot, il faut monter de l’autre côté, redescendre puis longer le mur jusqu’au quai. Cela devient plus sérieux : la margelle doit faire cinquante centimètres de large, elle est couverte d’une couche de boue épaisse qui engloutit les semelles et semble ne plus vouloir vous les rendre. Je laisse glisser une main sur la rampe qui court le long du mur, j’essaie de ne pas penser que j’ai le vertige, de m’imaginer Indiana Jones dans la Dernière croisade, de me rappeler les conseils : « Ne pas serrer la main sur la rampe, sinon on risque encore plus de faire un faux pas, laisser glisser, elle serrera toute seule en cas de problème. »

Le bateau est tout en métal et pèse plusieurs tonnes. Quand il y a de fortes pluies, la rivière de boue monte jusqu’au plafond. Après la crue, les ouvriers doivent sortir le canot de la vase, le retourner pour le vider, le nettoyer puis le remettre à flot. Le tout à la main et à l’aide de palans, sans assistance électrique pour ne pas prendre le risque d’une explosion de gaz. Quand ils ont fini leur journée de curage (1km par mois en moyenne), les ouvriers halent à la main le bateau jusqu’au quai. « S’il y a assez d’eau, avec dix personnes ça peut se faire facilement », assure Denis Snidaro.

« Descendre en gamme ». Jusque-là, on était « dans la Rolls-Royce », et nos deux guides nous proposent de « descendre en gamme ». Direction le tuyau qui passe à l’angle des rues Grignan et Saint Ferréol. On repasse de l’autre côté du tuyau pour s’enfoncer vers une partie moins éclairée. On longe le grand émissaire sur une longueur impossible à évaluer. Il faut avancer sur une margelle large mais pas trop non plus (quarante-cinquante centimètres), en se penchant à 45 degrés car on est dans la courbure du tunnel, le tout en gardant une main glissante sur la rampe. Premier de la file indienne, Éric Lalane crie « pied ! », « tête ! » ou « main ! » pour signaler une irrégularité dans le sol ou un obstacle au plafond. La ville s’éveille petit à petit : le courant d’eau gagne en intensité, les coups de boutoirs s’accélèrent sur les plaques d’égouts.

On arrive enfin à l’embranchement : une ouverture vers un tunnel plus étroit, en béton gris. La dalle est couverte de détritus : gobelets en carton, paquets de chips, serviettes hygiéniques... Les reliefs de ce qui passe dans les bouches d’égout de la rue. On avance courbés, parfois pliés en deux. « Les tuyaux sont visitables par des hommes jusqu’à 1,20m de diamètre », précise Éric Lalane. On croise des cafards noirs et rouges, longs comme le doigt. Et les rats ? « Ils ne viennent pas trop dans ce genre de conduits, explique Éric Lalane. C’est trop profond et il n’y a pas grand-chose à manger. Dans les autres tuyaux, on en voit parfois, mais le plus souvent ils s’enfuient en nous entendant arriver. »
À nos pieds, l’eau suintante et la boue rendent la marche glissante, j’hésite à m’appuyer au mur. On atteint enfin l’embranchement. « On a à peine parcouru cent mètres depuis la rue de Rome », sourit Denis Snidaro. On repart dans l’autre sens, on remonte à la surface. Je me sens tordu, courbaturé. J’ai l’impression d’avoir marché mille ans, alors que nous ne sommes restés sous terre qu’une heure à peine. Les ouvriers de la Seram font ça trois heures par jour, sans bénéficier des mesures de pénibilité. Oserais-je encore jeter un papier dans une bouche d’égout ?

DEMAIN : aller-retour entre Forum mondial et alter-forum de l’eau

Notes

[1] Société d’exploitation du réseau d’assainissement de Marseille, filiale de Suez.


 

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